L'article traite de différents types de fraude
scientifique, en les plaçant dans le contexte de la recherche en épidémiologie.
Il considère trois formes particulières de la tromperie scientifique (deception)
: la dénaturation des faits (distorsion), l'interprétation fallacieuse
des faits (delusion), et finalement ce qu'il appelle le "syndrome
du consensus". Nous traduisons ci-dessous quelques extraits de cet
article, suivis de notre commentaire.
Pendant les deux dernières décennies, la recherche de
la vérité scientifique dans le monde de la médecine a été confrontée à des
problèmes proéminents lorsqu'il a été découvert que des preuves avaient été
fabriquées ou lorsque des faits étayés ont provoqués des controverses majeures
quant à la validité de leur interprétation. Si la recherche de la vérité est un
objectif à la fois professionnel et moral dans la pratique de la recherche
scientifique, toute tricherie qui dissimule la vérité est particulièrement
répugnante.
Une interprétation fallacieuse des faits
(delusion) provient habituellement d'un zèle excessif dans les attentes, les
croyances ou le comportement de l'investigateur. […] Une interprétation
fallacieuse se produit régulièrement quand des faits qui peuvent être exacts et
non biaisés sont interprétés avec le préjudice de croyances préconçues.
Les faiblesses humaines à l'origine de la déformation
de la vérité ou de l'interprétation fallacieuse sont difficiles à éviter. Elles
proviennent de trois réactions humaines naturelles : le désir de croire ce que
nous voulons croire ; notre réticence à accepter ce qui est contraire à nos
croyances ; notre aversion pour tout ce qui suggère que nous avons eu tort ou
avons fait du tort.
En l'absence de standards scientifiques rigoureux,
beaucoup de déformations de la vérité ou d'interprétations fallacieuses des
faits (y compris les controverses qui leur sont associées) se produiront
inévitablement dans tous les types de recherche. Avec le progrès scientifique
courant, cependant, la survenance de résultats contradictoires doit permettre
d'identifier les problèmes ; et des solutions peuvent être développées lorsque
des méthodes nouvelles ou améliorées sont proposées pour remédier aux défauts
des anciennes. […] Cependant, ce type de progrès peut être
entravé par un nouveau concept dans la science médicale moderne - le
"syndrome du consensus". Dans la forme la plus modérée de ce
syndrome, les arguments ne sont pas résolus par le processus scientifique qui
consiste à identifier et à remédier aux défauts méthodologiques, mais en
recourrant à une forme de processus politique : le vote majoritaire d'un panel
d'autorités bien choisies. […] Le consensus devient un dogme
indéracinable, dans lequel les critiques divergentes sont considérées comme des
activités hérétiques. Le rejet de leurs demandes de subventions suffisant à
réduire les hérétiques au silence, la perpétuation du consensus peut ainsi être
vigoureusement encouragée et parfois même imposée activement. […] Le
"syndrome du consensus" est devenu aujourd'hui plus manifeste. Au
cours des années récentes, des sujets de recherche ayant suscité l'incertitude
ou la controverse ont été traités dans une série de conférences à caractère
consensuel aux Etats-Unis (et plus récemment au Royaume Unis). Les conférences
arrivent à produire le "consensus" par l'accord ou le vote
majoritaire de panels choisis d'experts réunis pour la cause. Aucune tentative
n'est faite de prendre connaissance, d'identifier, ou de remédier aux défectuosités
scientifiques donnant lieu à l'incertitude ou à la controverse. […] Le
"syndrome du consensus" est particulièrement dommageable pour le
progrès scientifique en épidémiologie, parce que les investigateurs peuvent
rarement effectuer des essais expérimentaux et doivent se baser sur des études
observationnelles.
Commentaire
:
Partant
du principe que toute tricherie qui dissimule la vérité est particulièrement
répugnante, l'auteur décrit la
notion de "syndrome du consensus" qui correspond parfaitement le
mécanisme de fonctionnement des symposiums Rylander :
·
croyance préconçue (dans le cas qui nous intéresse,
motivée par les intérêts de l'industrie du tabac) ;
·
panel d'experts triés sur le volet et choisis pour la
cause ;
·
résultats basés non sur un processus scientifique mais
sur un processus politique reflétant l'opinion de la majorité des
participants ;
·
suppression des avis divergents à l'intérieur du
groupe choisi d'experts par élimination des dissidents ;
·
exploitation des faiblesses de l'état de la
connaissance sur le sujet donné et de la controverse qui peut s'ensuivre ;
·
absence d'analyse en profondeur des défectuosités des
méthodes ayant abouti aux résultats
étudiés et absence de désir d'améliorer ces méthodes et de pallier à leurs
défauts.
Lors des symposiums
Rylander, les participations étaient sur invitation seulement, tous frais
d'hébergement et de transport étant pris en charge par le sponsor financier. La
liste des participants était étroitement contrôlée par les avocats de
l'industrie du tabac. Dans le premier symposium (1974), les participants dans leur majorité soit
appartenaient à l'industrie du tabac, soit étaient des chercheurs dont celle-ci
finançait les travaux. Dans le deuxième symposium (1983), les participants
étaient dans leur grande majorité des consultants de l'industrie du tabac ou
des chercheurs liés financièrement à elle. Les personnalités scientifiques les
plus représentatives de l’état de la connaissance de l’époque (Hirayama,
Garfinkel, Trichopoulos, White) n’ont délibérément pas été invitées. Le cadre des discussions et les conclusions
du symposium étaient largement préétablis sous la forme d'un article synoptique
sur le sujet rédigé par Rylander et passé en revue par les avocats de
l'industrie avant le symposium. Cet article à peine remanié servait de résumé
des résultats du symposium dans le compte-rendu final publié après le symposium,
dont la rédaction a été réalisée sous l’étroite supervision des avocats.
L'auteur conclut en
observant que le
"syndrome du consensus" est particulièrement dommageable pour le
progrès scientifique en épidémiologie. Les conséquences d’un tel dommage sont
particulièrement sérieuses lorsque le progrès scientifique ainsi entravé aurait
permis de sauver des vies humaines et d’éviter de graves maladies.
Pad/2002-04-15