Un
scientifique "indépendant"
Soumission
par Ragnar Rylander de ses commentaires sur le rapport de l'EPA traitant du
tabagisme passif
Pascal A.
Diethelm
Président,
OxyGenève
1. En juin 1990,
l'Agence américaine de Protection de l'Environnement (Environment Protection
Agency, EPA) rend public un projet de document intitulé Health Effects of
Passive Smoking: Assessment of Lung cancer in Adults and Respiratory Disorder
(EPA/600/6-90/006A) (Les effets de la fumée passive sur la santé :
évaluation du cancer du poumon chez les adultes et problèmes respiratoires[1])
(PM
2021182009/2010). Elle invite les personnes intéressées à passer le
document en revue et à faire leurs commentaires à l'Agence. Les commentateurs
éventuels ont jusqu'au 31 août pour envoyer leur contribution. Dans un document
signé par Carl R. Gerber (PM
2501360505/0508), l'EPA explique qu'elle a examiné les récents résultats
d'études épidémiologiques relatifs à l'association possible entre la fumée de
tabac environnementale (FTE - ou fumée passive) et le cancer du poumon chez l'adulte
non-fumeur et les maladies respiratoires chez les enfants et qu'elle est
arrivée à la conclusion qu'il y a une relation de cause à effet entre
l'exposition à la FTE et le cancer du poumon chez les adultes non-fumeurs. L'EPA
propose en conséquence de classifier la fumée de tabac environnementale dans le
groupe A des substances cancérogènes. L'Agence conclut aussi que l'exposition
des enfants, et spécialement ceux en bas âge, à la fumée de tabac crée par les
parents fumeurs est associée à une prévalence accrue d'infections des voies
respiratoires (bronchite et pneumonie), des symptômes respiratoires
d'irritation (toux, expectorations, respiration sifflante), et écoulements de
l'oreille moyenne, plus un nombre d'autres effets délétères.
2. Philip Morris
répond à l'invitation d'EPA en soumettant un document de 139 pages. Des
commentaires sont aussi produits par des personnalités scientifiques à titre
individuel. Un document daté du 1er octobre 1990 intitulé "United
States Environmental Protection Agency - Health Effects of Passive Smoking:
Assessment of Lung Cancer in Adults and Respiratory Disorders in Children -
Public Review Draft - Comments of Independent Scientists" (Commentaires de scientifiques indépendants)
(PM
2026132559/2561) comprend une liste de deux pages indiquant 47 noms, parmi
lesquels, au milieu de la deuxième page, on trouve le nom d'un réputé
professeur suédois spécialisé en médecine environnementale, le Dr Ragnar
Rylander. Nous présentons ci-dessous, par ordre chronologique, quelques
documents tirés du site www.pmdocs.com qui
donnent une idée du processus ayant conduit le Dr Rylander à soumettre ses
commentaires à l'EPA et qui montrent la minutie avec laquelle cette soumission
a été préparée, sous le contrôle étroit des avocats et des hauts cadres de
Philip Morris.
3. Le premier
document mentionnant l'étude de l'EPA et le Dr Rylander est une note manuscrite
(PM 2025990077) assez sibylline, datée du
5 mai 1990, dont l'auteur est identifié par les initiales RAP et dont
l'écriture caractéristique nous permet de l'attribuer à Robert A. Pages de Philip
Morris. Robert Pages travaille dans le groupe de Thomas Osdene, le vice-président
de la Recherche et du Développement (R&D) de Philip Morris à Richmond. La
note, très succincte, comporte trois annotations qui retiennent notre
attention : « EPA le mois prochain », « RRY –
réunion » et « Tom doit appeler RRY ». On comprend
que quelque chose doit être fait le mois prochain (juin 1990) en relation avec
l'EPA, que cette chose implique une réunion avec Ragnar Rylander (RRY est
l'abréviation utilisée en interne pour désigner Ragnar Rylander) et que Thomas
Osdene doit l'appeler. Une autre note manuscrite, de la même main, comprend le
texte suivant « EPA –
Discussion avec RRY ? Demander à RCA » (PM 2025989981).
4. Nous ne
trouvons pas de document indiquant si et quand Osdene contacte Rylander, mais
nous pouvons penser qu'il l'a fait. En effet, le 18 juillet 1990, Rylander
envoie un fax à Thomas Osdene (PM
2023533792) auquel il joint un projet de ses commentaires sur le document
de l'EPA (PM
2023533793/3797), version datée du 12 juillet 1990. Le fax dit « Ci-joint veuillez trouver un projet pour
des commentaires sur le document de l'EPA ». Rylander
invite Philip Morris à faire des commentaires sur son projet et demande que ces
commentaires soient envoyés à son adresse privée (« Veuillez s'il vous plaît envoyer tous vos commentaires à mon adresse
privée […] ou au numéro de fax ci-dessus, et non pas à mon
département. »).
5. On peut
supposer que Rylander désire rester discret au sujet de ses contacts avec
Philip Morris en ce qui concerne cette question en la traitant depuis son
domicile privé. Il envoie ses commentaires à partir de son fax privé, et
demande à Thomas Osdene d’acheminer ses commentaires relatifs au rapport de
l'EPA à son adresse privée. Cette façon de faire pourrait signifier que
Rylander désire traiter cette affaire à titre personnel, sans impliquer son
département. Nous verrons qu’il n’en est rien, car il soumettra ses
commentaires à l'EPA en signant « Ragnar Rylander, MD, Professeur
d'Hygiène Environnementale » et en utilisant le papier à entête
officiel de l'Université de Göteborg. D'autre part, on observe que la requête
concerne précisément les commentaires relatifs au rapport de l'EPA. En effet,
d'autres lettres, par exemple d'INBIFO, continuent d'arriver à l'adresse de son
département. On constate aussi que Rylander s’attend à recevoir des
commentaires de Philip Morris, c'est-à-dire que dès le départ, sa soumission à
l’EPA est conçu comme le produit d’une collaboration étroite entre le
cigarettier et lui, et non comme un travail indépendant.
6. Un petit incident nous permet d'apprendre que
Rylander a envoyé ses commentaires en même temps à Donald Hoel, du bureau
d'avocats de Shook, Hardy & Bacon (SH&B) de Kansas City. En effet, une
erreur de transmission se produit lorsque Rylander envoie son document à Osdene :
la page 4 est sautée. Le 18 juillet, Don Hoel envoie un fax à Tom Osdene (PM
2023533800), auquel il joint une copie de la page 4 manquante du rapport de
Rylander (PM
2023533801/3802), on peut présumer à la demande d'Osdene.
7. Dans ses
commentaires, Rylander remet en cause la plausibilité biologique de la relation
de cause à effet avancée par l'EPA et
insiste sur le rôle des facteurs confondants, son thème récurrent. Le 27
juillet, neuf jours après que Rylander a envoyé son projet de réponse à Philip
Morris et à ses avocats, un fax est envoyé par SH&B à Robert Pages (PM
2023533821) lui transmettant une révision substantielle des commentaires de
Rylander, révision rédigée par le bureau d’avocat (PM
2023533822/3829). Cette nouvelle
version est plus longue que celle fournie par Rylander (8 pages au lieu de 5)
et inclut de nouvelles sections et des changements dans les sections rédigées
par Rylander. Sans attendre, Osdene transmet le même jour cette version révisée
(PM
2023533813/3820) à Rylander. Dans une note de couverture (PM
2023533812), il explique : « Voici
une version quelque peu différente de votre projet de commentaires pour l'EPA.
Les points que vous avez soulevés restent les mêmes ainsi que les références.
Seul le langage a été changé. Faites moi savoir ce que vous en pensez.
N'oubliez pas, le temps est l'essence. » On
appréciera le « seul le langage a
changé », alors que le document
comporte trois pages de plus sur cinq initialement.
8. Le 7 août,
Rylander envoie un fax à Osdene toujours depuis son fax privé mais avec une
page de garde sur papier à entête de
l'Université de Göteborg (PM
2023533784). Ce fax inclut une nouvelle version de ses commentaires pour
l'EPA (PM
2023533785/3791). Dans la lettre de couverture, Rylander remercie Osdene
pour ses suggestions et pour la version révisée de son précédent projet de
réponse. Il dit : « Veuillez trouver ci-joint une nouvelle version. J'ai incorporé pratiquement la plupart des
suggestions dans cette version, sauf celles des pages 1 et 2. […] J'ai
légèrement reformulé le texte mais [votre version] est une adjonction excellente
sur le contenu du document. » A quelques détails près, Rylander
accepte apparemment sans difficulté les changements suggérés par les avocats de
Philip Morris. Le principe qu’une partie importante du texte qu'il va soumettre
à l'EPA soit rédigée par Philip Morris ne semble pas l'émouvoir, même si ces
suggestions sont substantielles et portent sur le fond, et non sur la forme
comme Osdene le prétendait.
9. Dès qu'Osdene
reçoit la nouvelle version de Rylander, il la faxe à Don Hoel de SH&B (PM
2023533803 et PM
2023533804/3810).
10. Le 15 août,
Rylander envoie un autre fax à Osdene (PM
2023533777) dans lequel il dit : "En ce qui concerne la lettre à
l'EPA, j'ai renforcé quelques points et ajoutés de nouvelles références." Il mentionne aussi qu'il a envoyé une
lettre à Linda Koo (une scientifique basée à Hong Kong et qui était la
correspondante de Rylander en Asie). Celle-ci lui a indiqué que la lettre de
Rylander à l'intention de l'EPA contenait l'essentiel des choses qu'elle avait
à dire sur le sujet. Rylander informe que Linda Koo n'enverra pas de lettre de
son côté. Il ajoute : « D'un
point de vue politique, je ne sais pas si c'est une bonne chose - est-ce que la
cause est renforcée si elle soumet aussi quelque chose ? » Cette remarque de Rylander nous apprend que
dans cette affaire, Rylander défend une « cause » commune avec Philip Morris, que cette
cause n'a pas seulement une dimension scientifique, mais aussi une dimension « politique ».
11. Robert Pages
répond par fax le même jour, au nom d'Osdene qui est absent (PM
2023533778 et PM
2023533779). Il dit « Oui,
notre “ cause” serait certainement renforcée si le Dr Koo pouvait trouver
le moyen de soumettre de son côté une lettre à l'EPA » tout en
constatant que « malheureusement, tout ce qu'elle soumettra deviendra
connu publiquement ». On note les guillemets autour du mot cause.
12. On sait que
Rylander a envoyé ses commentaires au cours du mois d'août. Une copie de sa
lettre à l'EPA, datée du 10 août 1990, est présente sur le site www.pmdocs.com. Celle-ci est
accompagnée de ses commentaires (PM
2026127784/7790) sur le document de l'EPA EPA/600/6-90/006A Health
effects of Passive Smoking: assessment of lung cancer in adults and respiratory
disorders in children. Il écrit en sa capacité officielle de professeur
d'hygiène environnementale, Université de Göteborg, Département d'hygiène
environnementale, sur du papier à entête de l'université. Dans sa lettre, il
fait référence au travail de recherche qui a lieu dans son département (« Nous
effectuons une étude prospective sur le cancer du poumon dans l'Ouest de la
Suède. ») Aucune mention n'est
faite de ses liens avec Philip Morris ni au fait que sa soumission a été faite
en étroite collaboration avec le cigarettier. La lettre est enregistrée le
20 août à l'EPA, ainsi que l'atteste une liste donnant la situation au 31 août
des soumission des commentaires publics sur le rapport de l'EPA (PM
2025799112/9119)
13. Un des commentaires
de Rylander dans sa soumission à l’EPA est particulièrement choquant : « D’un point de vue scientifique, […]
il est extrêmement important de mettre en évidence toutes les erreurs qui
peuvent être présentes dans les conclusions que nous établissons au sujet des
risques sanitaires liés aux agents environnementaux. Si, en se basant sur des données scientifiques insuffisantes dans la
littérature, nous conseillons à une mère dont l’enfant souffre d’infections
respiratoires répétitives d’arrêter de fumer, alors que la recommandation
appropriée est que l’enfant doit être mieux nourri, les efforts de santé
publique auront échoués. » (PM
2026127784/7790, p.)
14. Dès son retour,
le 21 août, Osdene écrit un fax à Rylander (PM
2023533781 et PM
2023533782) dans lequel il dit : « Je suis heureux d'appendre que
vous avez renforcé la soumission à l'EPA ». Il lui demande de lui
envoyer une copie de la version finale. Osdene évoque la possibilité d'une
réunion à fin octobre, début novembre à Hong Kong avec Rylander et Linda Koo.
15. Nous ne
trouvons pas sur le site www.pmdocs.com de
documents montrant que Rylander a facturé ses services à Philip Morris pour la
préparation des ses commentaires destinés à l'EPA. On peut cependant présumer
que ses services ont été payés, car l'on trouve une facture envoyée le 6
décembre 1990 par Rylander à Osdene qui se rapporte à la réunion de Hong Kong (PM
2023533708 et PM
2023533710/3711), dans laquelle une ligne libellée « Activités liées au document de l'EPA »
apparaît sous le titre « 3. Revue des projets Dr T S Osdene ».
Il est probable que le travail exécuté par Rylander en rapport avec le document
de l'EPA fait partie des prestations générales de consultant que Rylander
prodigue à Philip Morris selon un engagement renouvelé d'année en année, et
pour lesquelles il reçoit de substantiels honoraires. Une feuille manuscrite de
comptabilité de Philip Morris datée de 1990 (PM
20235390149/0152) contient, sous le titre « Richmond 4'506'000 $ »
une entrée dédiée à Rylander qui
donne, dans la colonne libellée « Projets spéciaux », un
montant de 30'000 $ et dans la colonne « Consultants » un
montant de 120'000 $. Une note interne de Philip Morris Richmond, datée de 1991
(PM
2023223287/3290), apporte une précision intéressante sur le type
d'arrangement qui lie Rylander à Philip Morris. On peut y lire : « Services
de consultant : 90,000 $ par année [ceci est un engagement : ce
montant lui est versé indépendamment de ce que nous lui demandons de faire] »
16. « Indépendamment
de ce que nous lui demandons de faire ». Ragnar Rylander est
assurément un scientifique dont l’indépendance est bien particulière !
PAD/Rev.3/2002.09.29
[1] Toutes les traductions dans ce document sont non certifiées. Seul le texte de l'original en anglais fait foi.