Rylander
et l'industrie du tabac
Les débuts
(période 1962-1971)
Lorsque l'on parcourt les archives sur Internet de Lorillard et de
Philip Morris, nous voyons que les contacts de Ragnar Rylander avec l'industrie
du tabac ont commencé au début des années 60, alors qu'il était l'assistant du
professeur Tore Dalhamn à Stockholm. Le laboratoire de Dalhamn effectuait des
travaux de recherche concernant les effets de la fumée sur le système
respiratoire. Ces travaux étaient réalisés pour le compte du fabricant de
cigarette Lorillard.
En spécifiant comme critère de recherche le mot "rylander"
sur les sites de Lorillard (www.lorillarddocs.com) et de Philip Morris (www.pmdocs.com), et en
sélectionnant les documents retrouvés par période d'émission, on obtient les
résultats suivants :
|
Période |
Lorillard |
Philip
Morris |
|
1960-1969 |
701 doc. |
93 doc. |
|
1970-1971 |
192 doc. |
284 doc. |
|
1972-- |
615 doc. |
15'953
doc. |
Nous allons examiner quelques documents relatifs à la période
1962-1971. Malgré leur aspect très fragmentaire, ces documents fournissent des
renseignements intéressants sur le début de la carrière de Rylander et sur la
genèse de ses liens avec l'industrie du tabac.
La première apparition d'un document mentionnant Ragnar Rylander date
de 1962. Dans une lettre envoyée par Lorillard au professeur Dalhamn le 19
novembre 1962 (document Lorillard
00105720), on lit "Nous réalisons que de tels tests [les tests
réalisés par Dalhamn pour Lorillard] vont engendrer dans votre laboratoire
un travail supplémentaire considérable, et nous sommes entièrement d'accord que
vous utilisiez le Dr Rylander. Nous présumons qu'il travaillera sous votre
supervision." Dalhamn répond le
20 novembre 1962 (Lorillard
00105437/5438) : "J'ai parlé avec le Dr Rylander et un assistant du
laboratoire et ils acceptent de se consacrer à cette recherche pendant les mois
de janvier, février et mars."
En 1965, Rylander participe à un symposium organisé par Kaye Kilburn à
l'Université de Duke. Ce symposium est le premier modèle d'un type que l'on
retrouvera souvent par la suite. Sponsorisé par l'Université de Duke, financé
par une compagnie de tabac (Lorillard), avec une participation restreinte et
choisie sur invitation, tous frais de participation (voyage, hôtel et pension)
pris en charge par le symposium, publication des résultats dans une revue
scientifique connue et déterminée à l'avance (voir document PM
1001600795/0796), forte représentation de l'industrie du tabac et contrôle
exercé par la compagnie de tabac sur le choix des participants (PM
1001600795/0796 et Lorillard
01183690/3691). Rylander participe en tant que représentant de Lorillard :
"Liggett & Myers sera représentée par le Dr Kessler, Philip Morris
par M. Carson et Lorillard par les Drs Barnfeld, Dalhamn et Rylander."
(Lorillard
01183690 /3691 - voir aussi les 13 documents obtenus sur le site Lorillard
en tapant le code 01183697) On notera
que Kaye Kilburn, l'organisateur du symposium, a été par la suite pris par
Rylander comme co-organisateur de son symposium de 1974 sur la fumée passive,
qui a eu lieu aux Bermudes.
Le 24 août 1966, M. Häusermann, des Fabriques de Tabac Réunies (FTR) à
Neuchâtel rend visite à Dalhamn et à Rylander. Il fait ensuite un compte-rendu
très intéressant de sa visite (PM 2501375408/5412),
dans lequel on peut lire, notamment: "Le professeur Dalhamn, dont le
laboratoire a été détruit par un incendie, va se voir offrir de nouveaux locaux
(à peu près 320 m2 de laboratoire et pièces pour animaux) dans le
Laboratoire Central de la Société Suédoise du Tabac. L'offre doit être entendue
comme étant une contribution de cette société aux travaux de recherche
biologique sur la fumée du tabac. Par ailleurs, le professeur Dalhamn ne sera
pas lié financièrement à la Société Suédoise du Tabac. Ses revenus continuent
de provenir de l'Université et d'autres sources. Il semble donc que le prof. Dalhamn va
continuer de travailler pour la société Lorillard. […] Le Dr Rylander
est en train de développer de nouvelles techniques, assez sophistiquées, pour
leurs études futures."
Les 16 et 17 février 1967, Dalhamn et Rylander rencontrent A.W. Spears,
directeur de la recherche de Lorillard. Ils discutent de leurs expériences sur
les effets ciliaires de différentes marques de cigarettes. Spears rend compte
de cette réunion dans une lettre qu'il adresse le 21 février 1967 à J.E.
Bennett, président de Lorillard (Lorillard
94667488/7490). On y lit notamment: "Le docteur Rylander a fait un
rapport sur quelques expériences dans lesquelles des cochons d'Inde ont été
directement exposés à la fumée de cigarettes."
Le 24 juillet 1967, H. Wakeham de Philip Morris écrit un mémorandum à
un de ses collègues, dans lequel il dit : "Nous avons appris par nos
contacts chez Food & Drug Research Laboratories que le Dr R. Rylander, un
associé du professeur Dalhamn à Stockholm, Suède, prévoit de donner une
présentation pour le compte de la société P. Lorillard à la Conférence mondiale
sur le Tabac et la Santé, qui aura lieu en septembre à New York" (PM 1000322585).
En septembre 1967, Dalhamn et Rylander préparent leur déclaration au
"Consumer Subcommittee of the Senate Committee on Commerce", dans
laquelle ils mettent en évidence la toxicité de la fumée et indiquent qu'ils
ont observé une relation doses-réponse pour plusieurs composants. Leur conclusion
est : "Notre conviction, basée sur la connaissance scientifique
disponible à l'heure actuelle, est que le seul moyen de garantir une réduction
des effets nocifs de la fumée de cigarette inhalée est de réduire l'exposition
dans son ensemble. Ceci peut être obtenu soit en réduisant le nombre de
cigarettes fumées, soit en utilisant des cigarettes avec filtre, pour autant
que la réduction provoquée par le filtre soit équivalente à tous égards et pour
tous les composants potentiellement dangereux à la réduction de dose obtenue
lorsque le nombre de cigarettes fumées est réduit." (Lorillard
94667493/7499) Il soumettent leur
déclaration à Spears pour que celui-ci
puisse la passer en revue. Spears modifie la déclaration et retourne sa version
à Rylander le 22 september 1967, en disant : "Je crois que les
changements que j'ai suggérés sont compatibles avec vos vues et peut-être même
reflètent les résultats de vos expériences d'une façon un peu plus précise" (Lorillard 94667492).
Le 2 mars 1969, Kilburn invite Rylander à son deuxième symposium
sponsorisé par Lorillard et qui doit avoir lieu aux Bermudes (Lorillard
00103980/3981). Kilburn donne l'information suivante dans sa lettre :
"J'ai demandé aux personnes auxquelles j'ai écrit de préparer un
canevas de leur présentation, en passant en revue les contributions faites dans
le passé par d'autres et en mettant l'ensemble du problème en perspective." Cette expression "mettre en
perspective" sera reprise de nombreuses fois par la suite et deviendra
même une pièce centrale du langage pseudo-codé de l'industrie du tabac. Le 9
septembre, Wakeham, de Philip Morris, écrit un mémorandum (PM 1000297643)
dans lequel il se réfère au symposium, en notant qu'il "sera suivi par
un groupe très choisi de seulement 18 participants. […] Apparemment
Lorillard prend à sa charge la totalité des dépenses qui se montent
approximativement à 30'000 dollars et a limité la participation au nombre
sus-mentionné de personnes."
Le 28 octobre 1969, R.N. Saleeby, de Philip Morris, écrit un mémorandum
à H. Wakeham (PM 1000855712/5714).
Il indique qu'il a reçu l'approbation pour établir un contrat avec le
professeur Tore Dalhamn, et désire inclure si possible, le collègue de Dalhamn,
Ragnar Rylander, dans son travail. Le programme de recherche doit satisfaire
simultanément plusieurs critères, dont les deux suivants: "Il doit être
intellectuellement stimulant pour motiver les professeurs." et "Il
doit avoir des implications potentielles sur le plan marketing pour Philip
Morris."
Le 8 décembre 1969, Osdene écrit à Rylander (PM 1000053924)
: "C'était un plaisir de vous rencontrer la semaine dernière dans nos
bureaux de New York. […] Nous nous réjouissons de pouvoir développer une
collaboration fructueuse dans des domaines d'intérêt commun."
Le 14 avril 1970, Rylander signe un accord avec Dalhamn, dont le texte
a été préparé par Lorillard (Lorillard 87283503
et Lorillard
87283504/3505) et légèrement modifié par Dalhamn (Lorillard
01243341), au termes duquel il accepte "de garder secret et
confidentiel […] toute information non publiée ou toute connaissance
concernant les affaires ou les opérations de Lorillard [qu'il] peut
obtenir à la suite des résultats des travaux effectués conjointement."
(Lorillard
01243342) Le même jour, Dalhamn écrit à Arthur J. Stevens, l'avocat de
Lorillard : "Je suis heureux que nous ayions pu arriver aussi
facilement à un accord et je suis tout à fait convaincu que notre relation
future sera plaisante et pour le bénéfice mutuel de tous ceux qui sont
concernés. […] Bien que de votre point de vue le Dr Rylander m'assiste
en tant que consultant, du fait que nous avons travaillé ensemble pendant les
huit dernières années, je suggère que nous utilisions les mots 'notre travail
commun' dans la lettre d'accord".
(Lorillard
01243341). Le 22 avril, l'avocat de Lorillard accuse réception dans une
lettre adressée à Dalhamn : "Merci pour votre lettre du 14 avril et
l'exemplaire de l'accord de secret exécuté entre vous et le Dr Rylander."
(Lorillard 1243343)
Le 18 août 1970, Rylander écrit une lettre à Thomas Osdene, de Philip
Morris : "Cher Tom, J'ai eu beaucoup de plaisir à vous rencontrer ici à
Stockholm et je pense que nos discussions mutuelles ont mis en évidence la
nécesssité de nous réunir en personne de temps en temps pour discuter de
projets communs de recherche." (PM 1000053897/3898).
Osdene répond le 18 novembre 1970 : "Tous nos gens ont pensé que votre
approche est des plus valables et devrait déboucher sur des résultats
intéressants qui pourraient être d'importance fondamentale pour nous dans le
futur. […] notre intention est de fournir un soutien pour votre travail
au cours de l'année à venir, à partir du 1er janvier 1971, et à hauteur de
25'000 dollars [...]" (PM 2501374691)
Le 25 février 1971, Osdene écrit à Rylander : "C'était bien de
vous voir à Stockholm et je dois dire que je suis enchanté du travail qui est
effectué là bas. […] Vous trouverez ci-joint le chèque No. 116317 de
Philip Morris d'un montant de 3'750 dollars pour couvrir vos dépenses."
(PM 2501374688)
Le 30 avril 1971, Rylander envoie une lettre à Osdene, résumant l'état
d'avancement de divers projets. Il demande aussi de l'argent : "Pour
couvrir les coûts à ce jour je vous serais reconnaissant si vous pouviez
m'envoyer 5 chèques de 800 dollars chacun - cette division parce que l'argent
doit aller dans différents comptes ici à l'institut." (PM 2501374686)
Le 12 mai 1971, Osdene envoie une lettre à Rylander : "Nous
devons nous réunir avec nos gens pour discuter vos derniers résultats. […] Concernant votre demande de paiement de 4'000
dollars, vous trouverez ci-joint 5 chèques de 800 dollars chacun." (PM 1001813071/3072).
Sur la copie de cette lettre restée en possession de Philip Morris, le nom de
Rylander est entouré d'un cercle fait au stylo et une flèche pointe vers une
annotation manuscrite "Rylander, consultant".
Le 8 octobre 1971, Osdene envoie à Rylander un chèque de 8'200 dollars
pour couvrir ses services. (PM 1001813061)
De nouveau, le nom de Rylander est encerclé et renvoie à une note manuscrite en
marge qui dit "Consultant".
Commentaire :
Rylander est au cours
de cette période un chercheur apparemment intègre qui travaille en étroite
collaboration avec l'industrie du tabac (Lorillard - surtout - et Philip Morris
- vers la fin de la période). Ses recherches, et celles de son superviseur,
Dalhamn, ont pour but d'étudier les effets de la fumée sur l'appareil
respiratoire, avec vraisemblablement pour objectif, ayant constaté la nocivité
de la fumée, de contribuer à la production d'une cigarette moins dangereuse
pour la santé.
Quelques éléments
retiennent cependant l'attention :
·
La participation active de Rylander aux deux symposiums organisés par
Kilburn, qui lui a communiqué le modèle de ce qui deviendra par la suite le
"symposium Rylander".
·
L'accord de secret conclu entre Rylander et Dalhamn, à la demande de
Lorillard. On observe donc qu'une partie de la recherche sur le tabac
entreprise par Dalhamn et Rylander est effectuée, pour diverses raisons,
secrètement.
·
L'opération de séduction effectuée par Osdene de Philip Morris, qui
flatte Rylander et finalement lui offre un soutien financier substantiel pour
ses travaux.
·
Dès le début des années 1970, Rylander commence à recevoir des chèques
de Philip Morris. Ce n'est que le début d'un flux qui ne se tarira pas pendant
près de trente années.
·
Rylander est déjà à cette époque considéré par Philip Morris comme un
"consultant".
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